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©Bénédicte Roscot

Édition 2026

Interview de Philippe Savet, choix du président

Philippe Savet signe avec Mille millimètres de Ganymède un premier roman où l’identité se construit en fragments et se perd dans les zones d’ombre de la nuit et de l’addiction. Invité à Lire à Limoges en tant que « choix du président », l’auteur explore à travers ce texte une figure hantée, entre fascination mythologique et quête intime. Il revient sur la genèse de ce personnage de Ganymède, son rapport à l’écriture et les thèmes qui traversent son œuvre.

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Entretien exclusif avec l'auteur de Mille millimètres de Ganymède

Vivre à Limoges : vous serez présent à Lire à Limoges en tant que « choix du président ». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Philippe Savet : c’est une très belle reconnaissance. Ce n’est pas une désignation habituelle, donc évidemment, je suis très honoré.

VàL : votre roman Mille millimètres de Ganymède donne l’impression de reconstituer un personnage à partir de fragments : lettres, carnets, témoignages… Cette impossibilité de saisir Ganymède était-elle votre point de départ ?

P.S. : complètement. Le personnage a toujours été fuyant. Avant même d’être un personnage, il était presque une sensation, quelque chose de liquide, de toxique. C’est comme s’il s’était formé à partir de cette matière instable. Pour le reconstruire, j’ai dû passer par différents stratagèmes et en même temps, ce travail me permettait aussi de le libérer de cette dimension toxique.

VàL : on a l’impression qu’il vous échappe encore…

P.S. : oui même pour moi. Il est très proche de moi et pourtant insaisissable. Il a quelque chose de fantomatique, presque spectral. J’ai fini par être hanté par lui. L’écriture a été une manière de lui donner corps et, d’une certaine façon, de m’en libérer.

VàL : pourquoi avoir choisi une forme éclatée plutôt qu’un récit continu dans l'écriture ?

P. S. : cette forme permet au lecteur de reconstruire lui-même le personnage. Ganymède se découvre par fragments, à travers les regards des autres : ses proches, les médias…
Je voulais éviter un point de vue unique, imposé. Cette polyphonie permet à chacun de se faire sa propre opinion. Et puis cela rejoint aussi les thèmes du roman, notamment la difficulté à comprendre certains comportements liés à l’addiction.

VàL : cette fragmentation reflète-t-elle aussi son état mental ?

P.S. : oui tout à fait. La drogue provoque chez lui une forme d’amnésie, de discontinuité. On le voit notamment dans ses carnets : des blancs, des phrases interrompues… Son esprit est lui-même fragmenté.

VàL : Ganymède est un personnage difficile à cerner, parfois contradictoire…

P.S. : c’était voulu. Je ne voulais pas d’un personnage uniquement victime ou totalement attachant. Il est jeune, intense, imparfait, avec ses responsabilités. C’est un personnage multiple, parfois agaçant, mais profondément humain. Je voulais qu’il soit impossible à résumer, tout en restant entier.

VàL : pourquoi avoir choisi le nom de Ganymède, issu de la mythologie ?

P.S. : j’ai découvert ce mythe très jeune et il m’a marqué. Cette figure du jeune homme enlevé par Zeus, rendu immortel, m’a fasciné. Dans mon roman, j’ai imaginé l’inverse : un personnage qui ne serait pas « choisi », qui resterait sur terre et chercherait désespérément à être regardé, désiré. Il y a aussi un lien avec la notion de liquide comme Ganymède servant le nectar des dieux et donc avec la drogue, à la fois poison et remède.

VàL : d'ailleurs, le monde de la nuit est très présent. Est-ce un décor ou un état mental ?

P.S. : au départ, c’est un décor. Mais progressivement, il devient un espace mental. Je le voyais comme une forme de descente aux enfers, une « catabase » au sens des récits antiques : un passage initiatique où le personnage se transforme… et se perd.

VàL : votre roman parle-t-il davantage d’amour ou de destruction ?

P.S. : je dirais que mon personnage confond les deux. C’est un roman d’amour sur quelqu’un qui n’est pas capable d’aimer, parce qu’il ne s’aime pas lui-même. Et sans cela, l’amour passe par la destruction.

VàL : la fin reste volontairement floue. Pourquoi ce choix ?

P.S. : je voulais laisser toutes les interprétations possibles. J’aime les œuvres qui continuent à nous habiter après coup, même dans l’incompréhension. J’aimerais que Ganymède reste avec le lecteur, qu’il le hante un peu, et que chacun imagine sa propre fin.

VàL : vous venez pour la première fois à Lire à Limoges. Qu’aimez-vous dans les salons littéraires ?

P.S. : le contact avec les lecteurs. C’est un moment très vivant, très direct. La littérature devient accessible, collective. On sort de la solitude de l’écriture pour entrer dans l’échange.

VàL : justement, vous publiez ici votre premier roman. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ?

P.S. : j’ai commencé très jeune, au moment où je subissais du harcèlement scolaire. L’écriture est devenue un refuge, un espace où je pouvais être moi-même. Je n’ai jamais arrêté depuis. C’est devenu une nécessité, le seul endroit où tout fait sens.

VàL : publier un texte aussi intime demande du courage, surtout pour un premier roman.

P.S. : oui, mais publier m’a aussi permis de me libérer d’une forme de honte. C’est une manière de s’affirmer, de ne plus se cacher. Ce livre marque aussi une étape : celle de tourner une page et d’avancer.

 

Clémentine Malzard, pour le Vivre à Limoges